Un avis mesuré devrait s’appuyer sur des arguments logiques, des preuves vérifiables et un raisonnement clair. Malheureusement, on observe trop souvent des arguments fallacieux, des preuves difficiles à évaluer et des raisonnements biaisés ou des sophismes. Pour repérer les erreurs logiques, les travestissements et les attaques, Dourdan Transition a préparé le kit ci-dessous. Si vous nous voyez tomber dans un de ses travers, merci de nous le signaler pour nous éviter de mourir idiot!
Erreurs logiques
La généralisation abusive
Tirer une conclusion générale à partir d’une expérience isolée ou d’un échantillon trop limité pour être significatif ou pertinent.
Cela dérive souvent vers le sexisme, racisme, le dénigrement, la manipulation, le mensonge, l’essentialisme etc…
Exemples :
- « Tous les migrants sont des criminels »,
- « les fonctionnaires sont des feignants »,
- « les écologistes sont des éco-terroristes »,
- « les femmes ne sont pas faites pour exercer des métiers manuels ou techniques », etc…
Plus récemment, les polémiques statistiques entourant les études de dangerosité et d’impact environnemental de l’herbicide glyphosate ou des pesticides néonicotinoïdes, commercialisés par les compagnies Monsanto, Syngenta, Bayer, ou Sumitomo, ont parfois aussi utilisé les arguments de généralisation abusive pour mettre en doute les statistiques qui leur étaient défavorables.
L’analogie douteuse
Discréditer une situation en utilisant une situation de référence lui ressemblant de manière lointaine.
- « Le marché, c’est une jungle : manger ou être mangé. Être un loup ou un mouton. »
- « Le capitalisme est naturel et vouloir se battre contre lui, c’est comme vouloir empêcher la pluie de tomber. »
- « Vous refusez de débattre avec l’extrême droite, vous êtes anti-démocratique. »
Variante : le syndrome de Galilée :
- « Vous me dites que ma thèse est fausse, mais Galilée aussi a été condamné et pourtant il avait raison. »
L’appel à l’ignorance (ou argumentum ad ignorantiam) ou présomption favorable
Prétendre que quelque chose est vrai seulement parce qu’il n’a pas été démontré que c’était faux, ou que c’est faux parce qu’il n’a pas été démontré que c’était vrai.
- « Les compteurs linky, ondes wifi, etc… ne sont pas mauvais pour la santé puisqu’il n’y a pas d’études qui le démontrent »
- « Dieu existe puisqu’on ne peut pas prouver le contraire »
- « l’État de droit n’était ni intangible, ni sacré ». Dixit l’ancien ministre de l’intérieur B. Retailleau »
L’erreur de causalité
Confondre conséquence et postériorité. B est arrivé après A donc B a été causé par A. Après cela, donc à cause de cela. Aussi appelé «effet atchoum ». Il consiste à établir un lien de cause à effet entre deux événements ou deux énoncés vrais successifs.
- « J’ai bu une tisane, puis mon rhume a disparu ; donc c’est grâce à la tisane. »
- « j’éternue dans la rue, une conduite de gaz explose dans la même rue juste après, je l’ai provoquée. »
- « En 2019, la part d’étrangers vivant en France a atteint 9,7 % de la population, en 2020, le chômage a augmenté de 7,5 %. »
Travestissements
Le raisonnement circulaire
Affirmer quelque chose en basant sa proposition sur un fait qui n’a pas été prouvé (pétition de principe) ou interroger en incluant des présupposés non acceptés par l’interlocuteur (plurium interrogationum).
« La peine capitale est justifiée dans certains cas puisqu’il est normal qu’une société puisse recourir à une telle mesure quand les conditions l’imposent »
- « Avez-vous arrêté de battre votre femme ? »
- « Nous devons adopter cette loi car elle est juste et elle est juste parce qu’elle est nécessaire à notre programme »
- « Notre politique économique est la meilleure parce qu’elle produit les meilleurs résultats économiques »
Le faux dilemme
Réduire abusivement le problème à deux choix pour conduire à une conclusion forcée. Invalider l’un pour valider l’autre n’est possible que si les deux choix sont non seulement compétitifs, mais contradictoires.
- « Ceux qui ne sont pas avec nous sont contre nous (l’argument dit de George W. Bush). »
- « Vous avez deux solutions, le suicide collectif, c’est à dire le repli identitaire ou la voie européenne. (Vincent Peillon, 18 janvier 2017 sur BFM) »
- « il n’y a pas d’alternative au capitalisme sinon le régime soviétique »
La technique du chiffon rouge (ou hareng fumé)
Déplacer le débat vers une position intenable par l’interlocuteur.
- « Remettre en cause le lobbying industriel sur les nanotechnologies ? Autant revenir à la lampe à huile et à la marine à voile ! »
- « Et tous ces gens qui me soutiennent, ce sont des idiots, peut-être ? »
- « les manifestant-es sont des agitateurs-trices et des minorités bloquantes, vous voulez que la rue décide, que ce soit le chaos ? »
- « Les grévistes de la SNCF sont des preneurs d’otages, vous n’êtes pas d’accord ? »
L’appel au peuple (ou argumentum ad populum)
Invoquer le grand nombre de personnes qui adhèrent à une idée, à sa popularité.
- « La majorité des français votent, ça prouve que le système fonctionne. »
- « Ils voient que nous sommes des milliers. » (Emmanuel Macron, meeting du 4 février 2017.)
- « Des millions de personnes regardent Cnews ou BFM, ça ne peut donc pas être si nul. »
L’appel à la pitié (ou argumentum ad misericordiam)
Plaider des circonstances atténuantes ou particulières qui suscitent de la sympathie ou de la solidarité et donc cherchent à endormir les critères d’évaluation de l’interlocuteur.
- « Sarkozy a été pris en grippe par tous les médias alors qu’il aurait dû bénéficier de la présomption d’innocence ! »
- « François Fillon est accusé d’avoir détourné de l’argent public pour sa femme, mais c’est parce qu’il l’aime. »
La valeur phare
Miser sur un aspect particulier qui serait intrinsèquement positif : le naturel, la nouveauté, l’ancienneté, la tradition, l’exotisme,…
- « Que les moines tibétains sachent léviter, c’est assez prévisible. Ils sont balèzes, là-bas. » (argument de l’exotisme)
- « J’ai ma voiture depuis vingt ans, ils savaient les faire solide à l’époque ! » (argument de l’ancienneté)
L’appel à une cause
Projeter des attentes ou volontés sur une entité fictive qui soutient l’argumentation sans que l’opinion de celle-ci ne puisse être consultée, comme la Patrie, Dieu, la Planète, les enfants, la survie de l’espèce,…
- « Je me bats contre le mariage homosexuel pour protéger nos enfants avant tout. »
- « Depuis l’arrivée des migrants, la délinquance explose ; il faut donc fermer les frontières »
- « Si notre pays flanche, parce qu’il n’est pas prêt à accepter de perdre ses enfants … alors on est en risque » : propos du chef d’état-major le général Fabien Mandon le 18 novembre 2025
L’imposture intellectuelle
Importer des termes techniques ou scientifiques inappropriés dans un autre champ, sans que le discours ne soit éclairé par l’emprunt pour se donner un vernis de crédibilité.
- « Avec la vague de grand froid qu’on connaît, est-ce qu’on peut encore parler de dérèglement climatique ! » (Trump)
- « Ma théorie énergétique quantique fait appel aux intrications ionisantes pour nettoyer vos chakras. »
- « C’est ce qu’on appelle la congolexicomatisation des lois du marché. »
L’argument d’autorité (ou argumentum ad verecundiam) Invoquer une personnalité faisant ou semblant faire autorité dans le domaine concerné.
- « Isaac Newton était un génie, et il croyait en Dieu, donc Dieu existe. »
- « Si même Nicolas Hulot met du shampoing Ushuaïa, c’est que ça doit être sain. »
- « La police est armée, elle est formée, c’est pour protéger les manifestants »
- « vous pouvez faire confiance à ce candidat parce que c’est le meilleur
- « il sait de quoi il parle parce que c’est un expert »
Le mille-feuille argumentatif
Empiler un foisonnement d’arguments faibles dans un maillage si serré qu’ils se renforcent réciproquement sans qu’on puisse les confronter entre eux.
- « Et le drapeau qui flotte, et les ombres non parallèles, et les croix de cadrage, et les ceintures de Van Allen, et Stanley Kubrick. Tout ça prouve bien qu’on n’est jamais allé sur la Lune ! »
Variante : Le tsunami péremptoire :
Submerger l’interlocuteur de conclusions ou de questions pour ne pas lui laisser le temps de répondre ou donner l’impression d’être plus convaincant, alors qu’aucun argument n’a été exposé.
- « une nouvelle espèce de terroristes intérieurs, des assassins en puissance ayant tenté d’assassiner des forces de l’ordre fédérales, une volonté de faire des dégâts, etc… » Réponse aux journalistes à propos des meurtres de Renée Good et Alex Pretti, Trump et ses portes paroles.
- « La loi Duplomb vise à lever les contraintes sur le métier d’agriculteur, à force de mettre des contraintes totalement déconnectées de celles de pays qui sont à nos frontières nous faisons une concurrence déloyale qui met des filières françaises entières dans l’impasse, la ré-autorisation de l’acétamipride en France consiste à s’aligner sur ce que l’on fait en Europe ». dixit le député à l’origine de la loi
L’enfumage
Utiliser des termes compliqués ou des faits méconnus pour que l’interlocuteur ne les comprenne pas, en espérant qu’il n’osera pas questionner pour ne pas passer pour un inculte.
- « Cette situation n’est pas sans rappeler la désastreuse confédération de Sénégambie. »
- « Je ne reviendrai évidemment pas sur les catégories nouménales de Kant, que tout élève de terminale connaît. »
Variante : L’argument du silence (argumentum a silentio) :
accuser l’interlocuteur d’ignorance d’un sujet parce qu’il ne dit rien dessus.
- « Je vois que vous ne connaissez pas bien la philosophie politique puisque vous passez sous silence les travaux de John Rawls ! »
Attaques
L’attaque sur la personne (argumentum ad personam)
Attaquer la personne sur sa moralité, son caractère, sa nationalité, sa religion… et non ses arguments. Sous-entendre ainsi qu’il y ait un lien personnel entre l’argumentation et la personne qui la défend.
- « Vous vous dites concerné par la cause animale mais vous n’avez pas participé aux manifestations contre les chasses aux loups ! »
- « Vous méconnaissez le dossier des banlieues car vous y avait jamais mis les pieds »
- « Cette conférencière prône la mobilisation individuelle pour lutter contre le réchauffement climatique alors que madame prend des bains »
Le déshonneur par association
Comparer l’interlocuteur ou ses positions à une situation ou à un personnage servant de repoussoir.
- « Tu défends le Véganisme ? Hitler était végétarien tu sais »
- « Tes idées sur l’économie ressemblent à celle des communistes, comme Staline. »
- « Tu parles d’égalité des hommes comme Voltaire ? Pourtant il investissait dans la traite négrière. »
La pente savonneuse
Faire croire que si on adopte la position de l’interlocuteur, les pires conséquences, les pires menaces sont à craindre.
- « Si nous dépénalisons le cannabis, alors les fumeurs de cannabis passeront au crack ou à l’héroïne et ils demanderont de dépénaliser ceux-là aussi. Et c’est accepter de voir des junkies partout dans nos rues.»
- « Si on autorise le mariage pour tous, alors pourquoi pas même l’inceste et la pédophilie ? »
- « Si vous donnez raison aux manifestants, alors la loi n’aura plus sens et la contestation arrivera à chaque nouvelle loi, il n’y aura plus d’État de droit et ce sera le chaos. »
L’épouvantail (dite aussi de l’homme de paille)
Travestir la position de l’interlocuteur en une autre, plus facile à réfuter ou à ridiculiser.
- « Vous êtes communiste ? Pour ma part, j’exècre les goulags et les purges staliniennes ! »
- « Vous ne voulez pas mettre au point ce programme de construction de porte-avions ; je ne comprends pas pourquoi vous voulez laisser notre pays sans défense. »
- « Si vous ne votez pas pour un candidat raisonnable et modéré vous aurez les extrêmes à la tête de l’État »
Le renversement de la charge de la preuve
Demander à l’interlocuteur de prouver que ce que l’on avance est faux.
- « Mais prouvez-moi donc que la politique migratoire actuelle est inefficace. »
- « Prouvez-moi que l’activité de l’homme a eu une incidence sur le réchauffement climatique sinon c’est qu’il n’y a pas de cause à effet ! »
- « Les violences faites aux femmes sont traitées de manière efficace auprès des autorités, si vous en doutez expliquez pourquoi ? »
L’attaque sur la forme
Relever une moisissure argumentative ou une faute de grammaire plutôt que d’argumenter avec de nouveaux arguments. La critique n’est pas suffisante, mais elle est nécessaire.
- « C’est un pathétique appel à la pitié alors je ne vais pas aider ces gens. »
- « Comparer l’anarchisme à une religion, c’est une analogie douteuse donc je refuse d’écouter tes critiques. »
Sources :
– Le CorteX (Collectif de recherche transdisciplinaire Esprit Critique & Sciences) indice édition et diffusion, Édition du 9 mars 2017. petit recueil de 25 moisissures
– Manuel d’autodéfense intellectuel, hors série N° 16, Socialter, été 2023
– Débusquer les arguments fallacieux avec Luc de Branbandere, philosophie publié publié le 29 janvier 2021 :
https://cortecs.org/materiel/
https://www.philomag.com/
http://indice.site.free.fr/
https://cortecs.org/tag/
https://fr.wikipedia.org/wiki/
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