« Les habitants doivent s’engager dans les questions de politiques locales »

Almamy Kanouté participera le lundi 9 février au meeting de Bagnolet Collectif sur l’écologie dans une ville populaire.  C’est une figure engagée de la vie associative et politique. Vingt ans après les révoltes de 2005, il revient sur ces nuits de colère et sur leur héritage dans un entretien publié par Bondy Blog en octobre 2025.

Travailleur social et habitant du quartier des Groux à Fresnes (Val-de-Marne), Almamy Kanouté est connu pour ses prises de position sur les questions de justice sociale, d’égalité et de lutte contre les violences policières. Militant au sein du comité Adama et de l’Assemblée des quartiers, il fait partie de ceux qui, depuis près de vingt ans, dénoncent les fractures persistantes entre la police et les habitants des quartiers populaires. Présent sur le terrain en 2005, il revient pour le Bondy Blog sur ces nuits de colère et sur l’héritage qu’elles ont laissé.

Où étiez-vous en 2005 au moment des révoltes ?

Je devais avoir vingt-quatre ans à l’époque et je vivais dans le Val-de-Marne. Des membres de ma famille vivaient à Clichy et Montfermeil. Dès que j’ai vu ce qu’il s’y passait, je suis immédiatement allé sur place. J’ai essayé d’œuvrer pour l’apaisement auprès des habitants des quartiers et des jeunes qui participaient aux révoltes. J’étais déjà dans un processus de conversion de ma colère en une action positive. Plutôt que d’exprimer ma rage envers les institutions qui ont contribué à cette situation, j’ai voulu aider les habitants qui avaient besoin de solidarité.

Vous êtes engagé depuis plusieurs années sur les questions de justice sociale et d’égalité. Avez-vous le sentiment que la parole des habitants de quartiers populaires est plus entendue ou au contraire, davantage marginalisée depuis 2005 ?

La parole des habitants est toujours aussi méprisée. Au-delà des quartiers populaires, on a pu le voir avec les gilets jaunes ou encore avec la mobilisation des retraites. J’ai le sentiment que les politiques aussi bien de la droite comme de la gauche peuvent agir sans nous concerter.

Dans Les Misérables, Ladj Ly raconte la tension entre jeunes et police dans une cité de Montfermeil — presque une continuité avec 2005. Y a-t-il une progression dans la manière dont les médias et les institutions culturelles représentent les jeunes des quartiers populaires ?

Il y a eu une évolution forcée, car on a forcé les portes pour s’imposer dans le paysage culturel. Lorsque des artistes issus de notre milieu se sont retrouvés à la table de ces institutions, ils ont gardé la porte ouverte pour que d’autres puissent s’y engouffrer, réfléchir et construire. La question de la représentation n’est pas totalement résolue, il y a encore beaucoup de travail à faire.

Quels parallèles faites-vous entre les évènements de 2005 et les mobilisations récentes pour Adama Traoré ou encore Nahel ?

Le constat est désolant car on a un sentiment de régression. Il y a une sorte de répétition des mécanismes, ce sont juste les noms qui changent. En revanche, la grande différence est qu’autour des familles d’Adama et de Nahel, il y a eu une mobilisation collective des habitants de leur quartier pour que la vérité puisse voir le jour. L’une des raisons pour laquelle ces affaires ont eu un retentissement international, c’est qu’autour de la famille Traoré et celle de Nahel, beaucoup d’experts des violences policières sont montés au créneau.

Tout dépendra de la prochaine étincelle qui embrasera nos quartiers, mais je reste optimiste sur le fait qu’au prochain embrasement, la réponse sera politique

Pour moi personnellement, la différence c’est qu’aujourd’hui, j’ai plus de facilité à m’assoir autour d’une table avec des policiers et à entamer un dialogue avec eux. Mais ce n’est pas une discussion entre jeunes et policiers qui règlera tous les problèmes. La problématique est avant tout politique, car la philosophie répressive existe toujours auprès des habitants des quartiers.

Vingt ans après, est-ce que vous diriez que la colère qui s’est exprimée dans les quartiers à l’époque est toujours présente ?

Oui, la colère est toujours aussi palpable. Je dis souvent qu’il y a une odeur de gaz dans l’air. Tout dépendra de la prochaine étincelle qui embrasera nos quartiers, mais je reste optimiste sur le fait qu’au prochain embrasement, la réponse sera politique. Plutôt que d’exprimer sa colère par la destruction, localement les habitants doivent s’engager dans les questions de politiques locales. Ce n’est pas une fin en soi, mais il faut régler le problème à la racine. Nous avons eu trop d’élus qui restaient loin de la réalité que peuvent vivre les habitants des quartiers populaires.

Propos recueillis par Félix Mubenga 

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